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Table ronde : valeur Travail ou valeur du travail

Sous traitance, nouvelles technologies, mutations du travail et nouvelles formes du travail, la dématérialisation du travail, le travail et la formation

 

Modérateur : Gérard Contremoulin

Intervenant : Gaétan Gorce, Député de la Nièvre

Témoins : Marc Scotto-d’Abusco, chargé de mission au Ministère de l’Education Nationale

Gilles Schildknecht, chef de la mission de la validation des acquis de l’expérience au ministère de l’Education nationale

Rapporteur : Guilhem Porcheron, Président de la Fraternelle Radicale, dirigeant d’entreprises;

Compte Rendu :

 

La gauche, représentant naturel et historique des forces « du et au » travail s’est faite déposséder du discours et du vote sur le travail lors des dernières élections. « Travailler plus, pour gagner plus », incantation illusoire et culpabilisante, a été adoptée par les électeurs. Les employés et salariés qui représentent 56% des actifs, ont voté majoritairement (53%) pour N. Sarkozy. Alors que la droite a pris, sur ce sujet, le temps de la réflexion idéologique et de la construction d’un programme, la gauche semble étrangement passéiste et décalée dans son analyse et son discours.

Pourtant, qu’il s‘agisse de s’interroger sur la question de la réduction du temps de travail, des avantages sociaux ou de la protection des salariés contre les licenciements, il y a eu progressions sous Jospin (Loi sur les 35 heures -mal admise mais bien vécue-, renforcement de la protection des salariés par un statut collectif négocié etc.) et reculs sous la droite (Loi Fillon, mise en place des dispositifs d’opting-out etc.). Le bilan est donc largement positif pour la gauche.

De même il y a eu un véritable programme économique et social de gauche, élaboré, cohérent et exprimé : Réconcilier les Français avec les entreprises, développer le partenariat Capital-Travail, renforcer la présence syndicale et le dialogue social, développer les services de proximité et de confort aux personnes etc. A l’opposé le programme de droite est en forme de contrat social unique : « Travailler plus, pour gagner plus » ; c’est à dire la marchandisation de l’être humain dans son rapport à l’expression, à la sociabilité et à la convivialité que représente l’acte de travailler. La critique est donc objectivement largement injustifiée.

Reste, un décrochage entre le discours de la gauche, son écoute, et son acceptation par l’électorat !

Une lecture idéologique amène à ce constat : Le capitalisme n’a pas changé. Que propose l’entreprise ? L’accès au marché et la propension à consommer (producteur rémunéré / consommateur récupéré). Au sein de l’entreprise, à la dualité Capital / Travail localisé, s’est peu à peu substituée une trilogie Capital / Management/ Travail mondialisé, avec pour conséquences deux questions : Celle du risque et de la précarité, et celle de la redistribution, de l’équité et de la solidarité. Poser la question en termes idéologiques (rapports de force et rapports à la production) c’est, pour le politique, donner des réponses aux questions de la compétence, de la qualification des salariés et des salaires. Il faut recréer le lien entre :
*** la formation générale et le goût pour le service de l’entreprise, les objectifs assignés à la formation à l’éducation et l’employabilité, les qualifications et les niveaux de rémunération etc.
*** la gouvernance de la formation professionnelle : il faut rénover le mode de gouvernance, en lien avec des objectifs :
¤- de formation professionnelle et/ou de développement personnel ,
¤- de reconnaissance des niveaux et des acquis,
¤- d’incidence en terme de rémunération, de promotion et de stabilité,
*** l’assurance chômage considérée comme une assurance paritaire ou un risque garanti sans limite : la cotisation, l’appréciation du risque et le paiement doivent-ils se faire en fonction de ce qui a été prélevé ou en contrepartie d’une sécurité à vie reposant sur une garantie « étatique » (la pérennité du parcours professionnel comme contrat social) ?

Quelques constats sociologiques : Plus personne ne croit à la « valeur idéale du travail » fille aînée du progrès qui va permettre de résoudre tous les problèmes de l’humanité. Le travail n’est plus l’occupation centrale de nombreux français (hormis les exclus). Le temps libre prend une place importance croissante. Dans le travail féminin le travail n’est plus au centre de la vie ; la famille intervient aussi. Le travail ne permet plus d’améliorer seul l’existence. Si dans sa version noble le travail est un moyen de se former, de faire, de s’exprimer, de vivre ensemble, dans sa version aliénée, le travail, ce sont des questions et des réponses négatives : A qui ça sert ? Qu’est ce que ça rapporte ? Cette réalité oblige à un regard différent sur le pouvoir et les responsabilités. Le défi est de travailler autrement et de défricher des chemins nouveaux dans l’organisation du travail.

L’engagement des salariés se limite à la recherche d’un revenu immédiat ; il n’y a pas de projet différé (plaisir différé) assis sur la confiance (stabilité), les perspectives d’évolutions collectives (pouvoir d’achat) et individuelles (valorisation des acquis, droit à la formation, promotion).

La représentation individuelle au sein d’un collectif ne correspond plus au discours solidaire . Le travail est éclaté, délocalisé, de plus en plus tertiarisé. Le monde du travail apparaît comme un système refermé sur lui même. Au modèle classique du salariat sédentarisé et subordonné se substitue le télé-travail ; il y a plus de liberté mais plus d’éclatement. Le travail est partagé, segmenté et délocalisé. Le salarié français, systématiquement présenté comme un défavorisé de la compétitivité « victime » du coût des acquis sociaux, est culpabilisé. La distance salarié-entreprise s’accroît physiquement (télé-travail et internationalisation des lieux de prises de décision) et moralement : perte de confiance dans la stabilité, impression d’être utilisé.

Les perspectives d’évolutions personnelles sont très faibles, en particulier dans le monde ouvrier : le destin professionnel est figé. Les niveaux intermédiaires (maîtrise, encadrement moyen) se sont resserrés, tandis que la distance (géographique et de rémunération) avec les dirigeants (managers ou détenteurs du capital) s’accroissait. Pour le salarié, il n’y a pas d’évolutions immédiates visibles et des doutes certains sur les perspectives acquises (solvabilité des systèmes de retraite et de protection sociale). S’y ajoute la faiblesse de la syndicalisation, donc de la représentativité, dans la négociation entre partenaires sociaux. Dès lors chacun, doutant de la capacité du système collectif à répondre aux inquiétudes et aux blocages, choisit une stratégie de négociation individuelle. La progression (pouvoir d’achat, droit à formation, promotion etc.) se fait par la négociation individuelle et plus par le négociation collective. Malgré des résultats personnels réels, c’est un leurre à terme, car les rapports de force sous-jacents aux idéologies demeurent.

La Gauche Moderne reconnaît le marché et le profit comme moteur du développement. Elle connaît l’entreprise, voit ses évolutions récentes du fait des nouvelles technologies et des nouvelles géographies de production et de consommation qui sont autant d’opportunités que de contraintes. Elle intègre l’entrepreneuriat à des réseaux locaux de compétences et aide l’initiative individuelle, sans pour autant perdre son acuité sur les nécessités de progrès social du niveau local au niveau mondial. Là encore le rapport Droite/Gauche existe et les acquis sociaux au service du plus grand nombre sont à mettre au crédit de la Gauche., qui les défendra encore. Pour autant l’électeur ne suit pas. Le regard et le discours de la gauche sur le rapport entre l’individu et son lieu de travail doivent certainement encore évoluer. Ils doivent surtout être entendus, compris et acceptés par les électeurs. C’est le rôle du politique et d’une communication adaptée.

Regarder la question du travail et redonner confiance aux actifs demande de considérer la réalité et d’adopter un point de vue global. Pour beaucoup le travail est d’abord un moyen de gagner sa vie avant d’être un lieu potentiel d’épanouissement personnel. Adopter une approche globale impose d’intégrer l’éducation nationale (savoir, savoir-faire et savoir être), la formation professionnelle pour lutter contre l’absence de qualification donc de perspectives, et le discours politique positif. Il faudra alors :
- parler, connaître et proposer dans le champ de la qualité du travail et pas seulement de la quantité : Travailler mieux pour vivre mieux !
- poser le principe de la récompense du travail et placer au centre de négociation la répartition des gains de compétitivité entre Etat (l’impôt), Capital (rémunération du risque) et Travail (valeur de l’effort individuel et collectif),
- reconnaître le besoin de compétitivité, le droit à la formation et à la juste rémunération, à l’opposé de la négociation marchande à la baisse dans un contexte de chômage, de mondialisation et de précarisation,
- renouveler les formes de la négociation en reconnaissant les composantes locales et donc donner toute sa place à la négociation territoriale : bassin de l’emploi, pôles de compétitivité, clusters université-recherche-innovation-entrepreneuriat doivent devenir les référents de base pour le citoyen actif.

Alors que jusqu’au milieu des années 70 (premier choc pétrolier, dématérialisation de l’économie) de nouvelles formes d’organisation mettaient au centre de la création de la valeur ajoutée l’épanouissement de l’être humain au travail (convivialité), avec comme conséquence une qualité et une productivité accrue dans la délivrance des biens et des services, aujourd’hui, le potentiel de travail humain emmagasiné au sein des entreprises par les années d’expérience est de plus en plus un capital latent, abstrait, substituable et délocalisable aux yeux de l’économie financière anonyme, immatérielle, extemporanée et nomadisée, qu’il s’agisse :
- des fonds de retraites (la garantie de solvabilité de la consommation future des seniors des zones développées de l’hémisphère nord),
- des fonds d’état de développement (Chine) et de pérennisation économique (Dubaï),
- de la création de taxes spécifiques qui pourraient financer le développement durable et la lutte contre la pauvreté, assises par exemple sur les transactions ou les produits financiers (Taxe Tobin).

Il reste, dans la mondialisation et la financiarisation de l’économie, à relier le financier à l’humain. Cette perspective ouvre le champ des travaux d’un colloque à venir.

Guilhem Porcheron, Président de la Fraternelle Radicale.

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